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| Le capitaine Mirabaud |
Ce fut la retraite, dure et pénible, sans ravitaillement et sans sommeil. Mon Capitaine ayant pris le commandement du Bataillon, c'est moi qui commandais la Compagnie. Ce fut, je m'en souviens, l'époque la plus dure physiquement de la Guerre. Nous ne savions pas où nous étions et nous marchions au milieu de colonnes de voitures d'artillerie, sans arrêt, pendant 7 jours et nuits pour aboutir enfin à la Marne et à MONTMIRAIL. Les Allemands nous devançaient toujours et étaient à CHATEAU THIERRY avant nous. Nous passâmes la Marne à CHEZY, le pont allant sauter. Et pourtant, malgré la fatigue, aucun homme ne restait en arrière et si les sacs se trouvaient allégés ou perdus, tous avaient conservé fusils et munitions. Je vous passe les incidents divers de cette retraite où nous marchions sans cartes et sans ordres.
Dans l'Aisne, à PINON laissé en arrière avec une Compagnie comme soutien d'artillerie, je fus pendant 3 jours considéré comme perdu et retrouvais par miracle le reste du Régiment. A la bataille de la Marne, nous avons eu peu de pertes et nous sommes remontés au Nord sur SUCY EN BRIE. Chargé de prendre la cote 180 à côté de BURY EN BRIE, le Bataillon subit par suite du non-savoir de la guerre, des pertes considérables. Sur 250 hommes, j'ai dû en perdre 180, disparus ou tués, le champ de bataille ayant été évacué. Les Allemands, ce jour-là, firent sonner le cessez-le-feu alors qu'ils mitraillaient sans arrêt. Quelques jours plus tard, le 23 septembre, je fus blessé au ventre par Schrapnel. Le coup ressembla à celui d'une pierre lancée violemment et il n'y eut guère d'hémorragie. Mais je ne pouvais plus marcher ayant les muscles du bas-ventre sectionnés (je l'ai su plus tard). Ce fut un miracle de ne pas avoir été atteint plus grièvement et de ne pas avoir eu une péritonite. Je passais la journée étendu à la Sucrerie de SUCY EN BRIE, pour être transferé de nuit et embarqué en wagon isoloir è JASSILONNE où se trouvait l'Etat Major. Ce fut là que j'aperçus pour la première fois le Général FRANCHET D'ESPEREY qui comme seule consolation me dit qu'il fallait que nous soyons revenus dans 3 semaines.
48 heures plus tard, j'arrivais à JUVISY et bien qu'ayant une forte poussée de fièvre, je pensais bien qu'il n'y avait rien de trop grave. A JUVISY, ayant appris que ceux qui pouvaient marcher pouvaient s'évacuer et un train pour BOURGES stationnant en face du mien, je me hissais péniblement dedans sachant que votre Grand-Mère était à [notre propriété de famille en Berry]. Je finis par arriver à BOURGES d'où l'on téléphona à [notre propriété de famille en Berry] que j'étais arrivé à BOURGES, avec une balle dans le ventre. Votre arrière Grand-Mère arrivait aussitôt avec votre Grand-Mère et l'on me conduisit à l' Hôpital des Célestins où le Schrapnel fut extrait. Je ne pouvais pratiquement plus remuer les jambes et pour me bouger dans mon lit, me servais de mes coudes. Soigné par toutes les dames de BOURGES et ma belle-mère, je ne fus sur pied qu'en février 1915.
[…]. Après un mois de convalescence [dans notre propriété de famille en Berry], je rentrais à PARIS, […]. Quelques jours plus tard, encore insuffisamment rétabli, je reprenais du service à l'Arsenal de PUTEAUX et y suis resté jusqu'à mon départ pour le front en septembre 1916. De cette période, pas grand-chose à signaler […] Lorsque sur ma demande pour repartir au front en septembre, je rejoignis le 14ème Bataillon de Chasseurs Alpins dans la Somme, je n'avais pas la Croix de Guerre, mais avais droit au port de la Fourragère du 224ème R.I. J'arrivais au Bataillon à la fin de la Bataille de la Somme, comme Lieutenant, mes camarades furent assez surpris de voir un Officier avec Fourragère, sans Croix de Guerre.
Il ne restait plus grand-chose du 14ème Bataillon de Chasseurs qui venait de subir de durs combats. Je fus affecté à la Compagnie de Mitrailleuses qui n'avait plus qu'un Sous-Lieutenant. J'avoue qu'à cette époque je ne connaissais pas encore très bien les mulets ni le commandement de la Compagnie et que les débuts furent durs. Peu de temps après mon arrivée, j'étais promu Capitaine, à titre définitif ce que me donnait le pas sur les autres Capitaines du Bataillon, qui bien que d'active, n'étaient Capitaines qu'à titre provisoire. A cette époque on réunit les 2 Compagnies de Mitrailleuses du Bataillon en une seule à 3 sections et le Lieutenant LAFARGE revenant de permission trouva sa place prise. Il avait en effet espéré prendre le commandement d'une des Compagnies. J'avais un Lieutenant Adjoint LAFARGE, 3 Lieutenants de Section : FRAISSE, BRUGNIARD et BRISSOT DESMAILLETS, le fils du Général. Philippe d'EICHTHAL, fils de ma sœur Marguerite, alors Aspirant, passa quelques mois à la Compagnie avant de passer Sous-Lieutenant au 54ème Bataillon de Chasseurs Alpins.
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| La compagnie de mitrailleuses commandée par le capitaine Mirabaud à Epau - Bezu en Avril
1917. Ce dernier se tient à la droite du
porte drapeau. |
Peu à peu l’hostilité de mes Lieutenants diminua pour disparaître complètement et je peux dire que je n'ai pas de meilleurs camarades qu'eux et surtout FRAISSE dont j'ai toujours admiré le changement et l'intelligence, sachant prendre à ceux qu'il voyait uniquement le bon côté. Avec le Bataillon nous avons commencé par les Vosges, puis fait l'instruction de la Première Division Américaine, en 1917. Ensuite nous avons parcouru tous les fronts de Champagne, du Nord et même l'Italie. Le Bataillon était à la prise de TIMBA, le 1er janvier 1918.
C'est alors que nous remontions au Nord, dans la Région d'Amiens, que j'appris la mort de ma mère. Le Bataillon étant en réserve, je pus partir et arriver pour l'enterrement. Au moins de juillet 1918, je fus appelé à l'Etat Major de l'Infanterie Divisionnaire comme Capitaine Mitrailleur et c'est avec cet Etat Major que je pris part à l'attaque de juillet au Sud de VILLERS COTTERETS, qui fut le commencement des succès des armées alliées. Je revins par la suite à la Compagnie et ne la quittai plus jusqu’à ma démobilisation.
Voici, très résumées quelques pages de la Guerre. J'ai terminé le combat près de FOURMILLES, où je l'avais commencé en 1914 ayant vu beaucoup de fronts sauf VERDUN, ayant perdu un grand nombre de camarades du 14ème Bataillon de Chasseurs Alpins, ayant eu 4 Commandants tués à l'ennemi. Le jour de l'Armistice, nous étions de l'autre côté de la zone rouge, ayant repris NOYAN, NELLE, etc ... Un détail qui est cependant véridique : nous étions à la jonction avec un Régiment d'Infanterie à FOURMILLE où passèrent de nuit les voitures des plénipotentiaires. Et dans la journée, l'Adjudant Major, notre Camarade X, qui commandait alors les fusils restants sur les 1.100 du Bataillon avait vu se présenter devant nos lignes un Officier allemand accompagné du fanion blanc et du trompette (?). Il l'avait vu repasser quelque temps plus tard, les yeux bandés comme dans le vieux temps, et pourtant la TSF existait.
Le jour de l'Armistice, nous venions de quitter les lignes et ce ne fut pas un jour bien extraordinaire pour nous. Il y avait tant de manquants et l'on pensait à eux. L'ordre du jour du Général Commandant la Division nous rappelait que l'Armistice n'est pas la paix, préparez-vous à remonter dans quelques semaines ... Or nous savions qu'il nous fallait au moins 3 mois pour nous reconstituer. Un déjeuner réunit les Capitaines avec les Chefs de Bataillons, mais il n'y eut rien de gai, à part déboucher une bouteille cachetée. Il pleuvait et il faisait froid. Nous étions loin de l'enthousiasme débordant de PARIS et des villes. Et mes lettres ne correspondaient pas à celles que je recevais au point de vue sentiments.
Après avoir stationné en Seine et Oise après l'Armistice, nous sommes revenus aux Portes de PARIS où nous sommes arrivés pour rendre les honneurs lors de l'arrivée de WILSON à PARIS. Ce fut une belle journée pour les Chasseurs et le peuple de PARIS nous couvrit de fleurs.
Puis transporté à LAGNY, j'y fus démobilisé en janvier 1919 et rejoignis PARIS. Je peux dire que je n'ai gardé que le souvenir d'excellents camarades au Bataillon et à la Division. Bien que ma position d'Officier de Réserve et de plus ancien Capitaine du Bataillon ait créé une certaine jalousie auprès des camarades d'active, je crois que j'étais assez aimé de tous. J'ai eu une Compagnie bien tenue, ayant fait tout ce qu'elle devait faire, j 'y ai laissé un bon souvenir. En effet, j'ai reçu encore récemment une lettre touchante d'un de mes anciens sergents qui ayant appris ma détention, venait se rappeler à mon souvenir en termes affectueux et cordiaux. Je ne l'ai pas revu depuis la Guerre.
Je fus par la suite nommé Président de l'Amicale des Anciens Chasseurs des 14ème et 54ème Bataillons de Chasseurs Alpins et un des Vice Présidents de la Fédération Nationale des Chasseurs. J'avais été nommé Commandant en 1930 et décoré de la Légion d'Honneur en 1920, rappel de 1916. Voici terminée ma carrière militaire, car […] en 1937 j'avais dû donner ma démission d'Officier de Réserve […].
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| La
brochette de décorations d'Eugène Mirabaud :
Officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1914-1918, Médaille de la Victoire (dite médaille interalliée), Médaille italienne commémorative de la guerre 1914-1918, Médaille des Blessés Militaires, Officier de l’ordre de la Santé Publique, Officier de l’ordre de Saint-Sava (Serbie). |
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| Son sabre, gravé à ses initiales : EM. Manufacture d'armes de Châtellerault, modèle 1888. |
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| Ses fourragères, celle au 224eme RI aux couleurs de la croix de guerre 14-18, et celle du 14eme BCA aux couleurs de la Médaille militaire. | |
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| Le fanion de la section de mitrailleuses du 14eme BCA commandée par le capitaine Mirabaud. Après la guerre il l'a toujours gardé dans sa chambre, près de son bureau, et disait qu'il lui avait sans doute porté chance ! | |